Voyage extraordinaire autour du monde

Publié le par Marjolaine PAUCHET

Voyage sur l'océan

Voyage extraordinaire autour du monde

 

Enchevêtré dans le cadavre dérivant d’une tortue, l’étrange poisson eut toutes les peines du monde à se libérer. Le temps et les compères opportunistes firent leur œuvre et enfin affranchi de son encombrante prison, il reprit le courant.

Ce poisson-là n’était ni beau ni laid ou du moins, ce n’est pas ainsi qu’il aurait été dénommé. Se laissant par son tempérament placide porter là en surface sans pour autant briller au soleil, là en profondeur, flirtant avec le sol nu, les prairies marines ou les récifs, il allait, bien accommodant et ne se lassant de rien.

Il visita ainsi les océans. Parti d’un quelconque rivage, il découvrit, au gré des courants, un continent flottant. Quelle étrangeté que celle-ci. D’où venaient les objets qui le constituaient ? Était-ce naturel ? Aucune de ces questions ne lui vint, pas plus qu’une autre. Mais il se sentait bien dans ce milieu-là et y resta un temps. Il se sentait à l’abri, protéger, immense. Alors-même que quelque chose au fond de son être lui disait qu’il rapetissait. Il reprit le large semant des semblants d’écailles au passage.

Balloté par les tempêtes, il plongea, se sentit à nouveau mélangé à ce monde, pétri par lui et se jeta dans des algues que le temps mauvais avait aussi envoyées là. Avant-même qu’il ait su s’en défaire, il fut gobé par un poisson qui pour une raison que nul ne saurait expliquer, le recracha aussitôt. Les algues connurent le même sort. Cela eut cependant pour effet d’augmenter l’emprise qu’elles avaient sur lui. Désormais lié à elles, ils voguèrent de concert, l’un et l’autre grignotés ci et là par les poissons de passage sans pouvoir rien y faire. Tantôt servant d’abri, tantôt prenant la lumière.

L’étrange animal n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours il continuait, courant faisant, à parcourir le globe, persuadé que là était sa destinée. À intervalles réguliers, il croisait de ses congénères, pas plus occupés de lui que l’inverse. Cette espèce-là n’était pas sociale et s’il arrivait à ses membres de se regrouper parfois, à former des bancs immenses ; chaque individu, bien que se liant à l’occasion à un autre, ne prêtait, en tout état de cause, pas plus d’attentions à ses semblables que s’il avait était perdu, seul, au milieu de l’océan.

Les aléas de la houle resserrèrent encore l’étreinte qui le liait aux algues depuis longtemps devenues ses compagnes. Un jour pourtant, un poisson grignotant précisément le nœud trancha la chair verte à l’endroit adéquat le dégageant ainsi. Il faut croire que cette soudaine liberté ne lui convint pas, car offusqué, il en enveloppa son sauveur. Le pauvre animal, prisonnier de l’étreinte ne pouvait plus fournir à ses branchies l’eau nécessaire à sa survie. Le libérateur mourut asphyxié par celui-là même qu’il avait libéré et dont c’est l’histoire.

Sans remord, l’étrange poisson meurtrier quitta son chapelet d’algues et reprit sa route seul, poussé par le besoin intime de faire sillage en ce monde. Où allait-il ? Il ne s’en souciait toujours pas. Ce soucie-t-on de ces choses-là lorsqu’on n’a pas de nageoires ?

Le courant le portait dans des eaux plus chaudes et tranquilles où il put ralentir sa folle allure et trouver un nouvel étrange continent flottant d’indistincts amas constitué. Cette fois, il ne se mêla guère et poursuivit, nonchalant, la route qui le poussait. Une immense baleine croisa celle-ci. Elle cherchait à remonter pour respirer. Mais l’esprit du mammifère marin semblait plus perturbé par ce monstre géant dérivant, ce continent de déchets, que ne l’était le petit poisson, menu fretin à côté. Allait-elle pouvoir franchir la barrière ? Elle se retint tant qu’elle put, mais le continent, de sa masse, la noyait de toute part. Sans alternative, elle arriva à la surface, les déchets dégoulinèrent de son dos, des plastiques se logèrent sur son évent. Son souffle puissant les expédia à plusieurs mètres de haut tandis que d’autres se logeaient dans l’évent avant qu’il ne se referme. Ainsi accrochés, la baleine les emporta avec elle lorsqu’elle replongea la seconde suivante.

L’étrange poisson, lui, n’avait cure de tout cela et poursuivait. Le temps était calme, mais le courant le porta vite et loin si bien qu’il avalait les distances, toujours s’amenuisant.

À nouveau gobé, il ne fut pas, cette fois, recraché. Pourtant, il n’était pas de ces animaux qui meurent de si peu de chose et logé là, il attendit son heure. Quelques jours plus tard en effet, le prédateur qui n’avait pas bien vu que c’était sa propre mort qu’il avait avalée, rendit l’âme à l’océan qui lui avait prêtée. Comme tout ce qui se mange est mangé, le cadavre fut vite avalé. Ainsi, l’étrange animal passa d’un hôte à l’autre. Toujours usé, mais présent, là, dans la chair de celui qui ne s’était pas douté. Et de chair en chair, il ne se fit pas digérer, mais raccourcit la vie de tous ceux qui l’avaient ingéré.

Il monta ainsi les échelons, jusqu’à être, avec d’autres semblables, dans un immense animal. Lequel, lorsqu’il vint à mourir, ne se fit pas gober - il était trop gros pour cela - mais peu à peu consommer par tout un monde marin d’ingénus. Alors, le plastique enfin libéré reprit sa route autour du globe. 

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